Yémen: Saleh blessé, la transition se fait attendre

Suite au départ du président Saleh, blessé et soigné dans un hôpital de Riyad, les opposants au régime ont manifesté leur joie. Mais les américains et les saoudiens restent préoccupés par les risques d’instabilité.

“Le nouveau Yémen est en marche”, répètent à l’envi les manifestants de la “place du changement”, à Sanaa, la capitale. On assiste à la renaissance du foyer de contestation au président Saleh, déserté d’une partie de ses occupants au cours des dernières semaines. De nouveau, des dizaines de milliers de manifestants lèvent le poing vers le ciel, persuadés que la révolution qui agite le pays atteint un tournant majeur.

Ce renouveau est du à la blessure infligée au chef de l’état Ali Abdallah Saleh lors d’une attaque vendredi 3 juin dirigée contre la mosquée située dans la cour du palais présidentiel.  En quelques heures, les rumeurs de sa mort se sont répandues dans la capitale, relayées par les médias proches de l’opposition. Mais le vice-ministre de l’Information a rectifié en précisant que le chef de l’état n’était que”superficiellement blessé à la tête”. Au cours d’une allocution télévisée, le président s’est lui-même exprimé pour faire part de son état de santé: “Je me porte bien, je suis en bonne santé”. Il a également appelé “les forces armées à nettoyer les institutions de l’Etat des gangs rebelles de hors-la-loi”.

La maison du cheikh Hamid al-Ahmar a été attaquée aux tirs d’artillerie par les forces de sécurité.  Ce membre influent de la confédération tribale des Hached est soupçonné d’avoir participé à l’attentat et opposant notoire au président, et est considéré par beaucoup comme l’un des possibles réformateurs de la vie politique yéménite. L’attaque de la mosquée a fait au moins sept morts et plusieurs dizaines de blessés parmi les personnalités gouvernementales, politiques et les membres du service de sécurité, présents au côté du chef de l’Etat. Les plus grièvement blessés ont été transportés vers l’Arabie Saoudite  pour y être soignés. le président yéménite a lui aussi été conduit dans un hôpital militaire de Riyad, capitale saoudienne: il serait brûlé au visage et des éclats d’obus ont touché son thorax.

Selon les termes de la Constitution, Abd Rabbo Mansour Haddi, le vice-président, assure désormais l’intérim. Sitôt nommé, il a rencontré les principaux responsables militaires du pays, dont les fils et neveux d’Ali Abdallah Saleh, à la tête des services de sécurité. Alors que des tirs sporadiques s’entendaient toujours dans la capitale, un cessez-le-feu, négocié par l’Arabie saoudite, paraissait en bonne voie entre les forces armées et la tribu Al-Ahmar. Depuis deux semaines, le cheikh Sadek al-Ahmar, frère de Hamid et leader de la confédération des Hached, essuie constamment des tirs à l’arme lourde: l’opposant au chef de l’Etat est reclus dans son palais d’un quartier nord de la capitale aujourd’hui déserté de ses habitants.

L’absence du président Saleh est susceptible d’infliger un vide politique contre lequel les saoudiens luttent depuis quatre mois, moment du début des contestations. L’instabilité inquiète aussi l’alliée américain qui voit d’un mauvais oeil  l’aggravation des tensions tribales, radicalisation des mouvements séparatistes et, surtout, l’influence de groupes islamistes armés. Le 5 juin, Barack Obama a fait transmettre ses condoléances au chef de l’Etat par intérim, par l’intermédiaire de Gerald Michael Feierstein, ambassadeur des Etats-Unis. Il a rappelé la “coopération des Etats-Unis avec le Yémen” ainsi que son aide à la consolidation d’un cessez-le-feu.

Alors qu’un calme précaire semblait revenu dans la capitale en début de semaine, les manifestants de la “place du changement” voulaient goûter à une première victoire. Akram Salem, révolutionnaire de la première heure, savoure sa joie: “Nous avons un nouveau Yémen”, s’exclame-t-il. “Ne soyons pas orgueilleux, mais attentifs et prudents”, tempère aussitôt Walid al-Amari. Principal leader du mouvement révolutionnaire, il attend maintenant que le vice-président Mansour Haddi engage des discussions avec toutes les forces en présence pour apaiser une situation très tendue. Les révolutionnaires espèrent désormais que de nouvelles personnalités militaires et civiles, jusqu’alors loyales à Ali Abdallah Saleh, rejoindront le camp des opposants, mais nul ne sait si une transition du pouvoir vient réellement de s’engager au Yémen. Ni si un processus politique prendra la relève des violences armées qui se sont étendues à une grande partie du territoire.

Car le départ du président Saleh – qualifié de provisoire par le Congrès populaire général, le parti au pouvoir – n’est pas synonyme de la fin des problèmes yéménites. Depuis le début de la révolution “pacifique et populaire”, plusieurs régions du territoire échappent au contrôle du pouvoir central: dans le nord, l’est et le sud, districts et provinces sont tombés dans les mains de milices ou de rebelles. La province d’Abyan (sud) est passée sous la coupe de groupes armés djihadistes dont les liens avec Al-Qaeda de la péninsule Arabique, la franchise locale du mouvement terroriste, ne sont pas clairement établis.

 

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