L’Ukraine, enlevée par la Russie devant l’autel européen

L’accord d’association ne sera pas signé lors du sommet de Vilnius, les autorités ukrainiennes ayant fait savoir qu’elles suspendaient les négociations. La Russie aura finalement réussi à détourner son voisin dans la dernière ligne droite, en usant à la fois de la carotte et du bâton. 

La surprise a été manifeste, jeudi 21 novembre, quand Viktor Ianoukovitch a fait savoir qu’il renonçait à signer l’accord d’intégration avec l’Union européenne (UE) qui devait l’être lors du sommet de Vilnius le 28 et 29 novembre. Depuis des mois, plusieurs signes convergeaient en faveur de cette signature. À commencer par les fins de non recevoir du président ukrainien face aux propositions renouvelées de la Russie de faire partie de l’Union douanière Russie-Biélorussie-Kazakhstan ou encore de l’Union économique eurasienne. Elles étaient, en creux, la preuve que l’Ukraine souhaitait se rapprocher de ses voisins occidentaux.

Parce que la carotte n’a pas fonctionné,  les autorités russes ont décidé d’agiter le bâton en guise de menaces, et ce à plusieurs reprises. Au cours de l’été 2013, sentant le vent tourner et désireuses d’infléchir la volonté ukrainienne, elles avaient joué la carte de l’ultimatum économique en estampillant les marchandises en provenance de l’Ukraine d’importations « à risques ». De manière plus radicale, elles avaient même interdit l’importation de confiseries réputées (les confiseries Roshen) au prétexte qu’elles comportaient des risques sanitaires. L’Ukraine avait tenu bon.

À un mois du sommet, rebelote, le bâton se transformant en Taser. La Russie actionnait le levier énergétique, le géant gazier Gazprom réclamant 882 millions de dollars à l’Ukraine histoire de lui remettre en mémoire sa dépendance énergétique à son égard. Encore une fois, l’Ukraine avait résisté, réorientant finement ses gazoducs à l’Ouest et cherchant à s’assurer par la même occasion une énergie à moindres frais. C’est donc la même question qui revient sur toutes les lèvres après ce jeudi 21 novembre : pour quelle raison l’Ukraine a-t-elle renoncé à se rapprocher enfin concrètement de l’UE, après des mois à essuyer les coups bas de la Russie ?

C’est probablement que Vladimir Poutine a fait valoir ses dernières armes lors de son entrevue avec le président ukrainien le 9 novembre 2013, qui se serait prolongée jusque 5 heures du matin. C’est sans doute à cette date qu’ont été de nouveau brandis la carotte et le bâton, obligeant Ianoukovitch à accepter la suspension temporaire de l’Accord d’association. Ses intérêts économiques sont inextricablement liés à ceux de la Russie avec qui elle est encore partenaire. Gazprom a proposé une ristourne sur sa facture énergétique, une ristourne que l’Ukraine n’espérait plus. Surtout, quand la Russie menace une nouvelle fois de bloquer les exportations ukrainiennes à ses frontières, c’est plus que l’Ukraine ne peut en supporter avec un déficit budgétaire qui flirte avec les 8 %.

Ce revirement a valu cette phrase à un fonctionnaire anonyme au quotidien Vedomosti : « Cela s’est merveilleusement bien passé, c’était comme enlever la mariée juste devant l’autel ».

En outre, avec une signature aussi précoce, la rupture aurait été consommée, et la situation, irréversible. La Russie aurait perçu la décision ukrainienne comme un choix clairement énoncé en sa défaveur et n’aurait sans doute pas ménagé le pays. L’Ukraine se doit de prendre des pincettes avec un voisin si puissant, et si prompt à frapper là où ça fait mal. Elle est encore trop engagée à l’Est pour sauter le pas de l’Union européenne. Cela ne l’empêchera pas de poursuivre les réformes exigées pour se tenir prête quand le temps de l’intégration sera venu.

Viktor Ianoukovitch l’a confirmé le 25 novembre, dans son discours aux ukrainiens déçus : « Personne ne nous enlèvera ce rêve d’une Ukraine de l’égalité des chances, de l’Ukraine européenne ».

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