Contenus : la nouvelle vache à lait de l’économie numérique ?

Les temps ont changé depuis que Bill Gates avait annoncé dans les années 1990 que « le contenu est roi ». Depuis, le piratage généralisé et la destruction du modèle économique de l’industrie du divertissement semblait avoir donné tort au fondateur de Microsoft. Et pourtant…

La grosse tendance du côté des géants du Web est de se concentrer sur les contenus pour doper leurs audience et leurs revenus. Après des années où l’illusion de la gratuité des contenus a prévalu, ils semblent prêts à mettre la main à la poche pour acquérir des exclusivités sur des contenus originaux de qualité.

Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si les plateformes qui proposent des contenus (vidéos et/ou audios) sont parmi les plus visités au monde. De Youtube à Facebook en passant par iTunes, Amazon ou Netflix, le « partage » est au cœur de l’environnement numérique. Un « partage » qui a pu être considéré un temps comme un « pillage », mais qui se structure dorénavant avec l’augmentation constante du nombre de contenus payants.

Société de partage

L’internaute est partageur. Selon l’étude d’Aol, « Content is the fuel of the social web » [le contenu est le carburant du Web social], publiée en 2011, 23% des messages publiés sur les médias sociaux contiennent un lien vers un contenu (article, vidéo, photo). Cela représente 27 millions de contenus échangés tous les jours.

Qui plus est, les internautes utilisent diverses plateformes pour partager des liens. Ils sont 93% à utiliser l’Email, 89% les réseaux sociaux, 82% les blogs, 81% les forums et 80% les messageries instantanées. Inutile de préciser que si ces contenus ont été partagés, c’est qu’ils avaient un intérêt.

Dans un article sur la tendance SoLoMo (Social/Local/Mobile) le spécialiste du Web Fred Cavazza, expliquait:

« Sur quoi faut-il miser? La réponse est très simple: des contenus de qualité. Internet est en effet un média dont l’utilité repose sur la richesse et la diversité des contenus. Investir dans des contenus, c’est miser sur ce qui a fait et continuera à faire le succès de l’internet ».

Vers le contenu payant

Si la logique de gratuité est fortement présente dans la culture Web (même si l’internaute paie son FAI et si la publicité génère de l’argent), on assiste lentement mais sûrement à une généralisation des offres payantes. En musique, c’est le cas de Spotify et Deezer qui proposent des offres » Freemium », c’est-à-dire à la fois une offre gratuite en libre accès et une offre « Premium », en accès payant. Spotify compte aujourd’hui plus de 5 millions d’abonnés et Deezer 3 millions.

Un cap atteint grâce au partenariat que la plateforme française a tissé avec Orange. Fort d’un catalogue de 20 millions de titres, le site d’écoute en ligne a opéré un changement de cap à l’automne 2011 en s’ouvrant à l’international.

C’est la même chose pour la vidéo. Aux États-Unis, la vidéo à la demande par abonnement (SVOD) connait une croissance exponentielle depuis deux ans: le chiffre d’affaires est passé de 4 à 454 millions de dollars entre 2010 et 2011, et l’activité a quadruplé au premier trimestre 2012, au-delà de 1,1 milliard de dollars.

Tout le monde a en tête l’exemple emblématique de Netflix, géant américain au chiffre d’affaires de 3,2 milliards de dollars. En France, Dailymotion s’ouvre également à la logique du payant. Le site vient de lancer une offre pour les enfants, baptisée Kids Plus, qui donne accès à plus de 1000 épisodes de dessins animés pour 4,49 euros par mois. Si cette offre est un succès, Dailymotion lancera d’autres offres thématiques de vidéo à la demande par abonnement ou des packs regroupant plusieurs chaînes (sport, documentaire et film par exemple).

Toujours en France, Canal Plus est un autre acteur du contenu payant. Depuis 2011, l’offre Canalplay Infinity a convaincu 200.000 abonnés. Mais la concurrence sur le marché de la SVoD va s’accroître en 2013 avec l’arrivée, entre autres, de LoveFilm (filiale d’Amazon). Encore un géant américain qui débarque en Europe.

L’émergence d’un acteur européen

En effet, avec l’arrivée de LoveFilm, c’est une fois de plus un acteur américain qui s’implante en Europe… sans qu’un géant européen ne puisse vraiment le concurrencer. Dans une tribune publiée sur Le Monde.fr, Bernard Miyet, ex-président de la Sacem, mettait en garde:

« l’Europe ne doit pas devenir un simple espace de consommation d’œuvres ou de concepts créés et produits par des entreprises non européennes, alors que ces dernières ont déjà gagné la bataille de la distribution ».

Il voyait deux groupes européens capables de rivaliser avec les Google, Amazon et Apple : l’Allemand Bertelsmann et le Français Vivendi. Or ce dernier semble justement se diriger vers un le secteur des médias et des contenus.

Dans un entretien accordé au journal Les Echos, Jean-François Dubos, le président du directoire de Vivendi, explique que l’ambition du groupe est de devenir « un leader européen, voire mondial, dans les contenus et les médias. Dans ce domaine des contenus, il y a un vrai marché en croissance ». Pour cela, Vivendi va sans doute délaisser la téléphonie mobile (SFR, GVT, Maroc Telecom) pour se concentrer sur trois autres domaines: les jeux vidéo (avec Activision Blizzard), la musique (avec Universal Group Music) et les médias (avec le groupe Canal Plus).

Jean-François Dubos précise la logique du groupe:

« Tout le monde n’a pas bien saisi la portée de la révolution numérique que nous vivons. C’est un nouveau paradigme pour l’économie mondiale. Vous avez aujourd’hui quatre grandes plateformes -au moins- qui sont capables de distribuer n’importe où dans le monde, et instantanément, de la musique, des contenus, des services et des produits. Elles pèsent lourd, ne serait-ce que par leur trésorerie disponible: Google dispose de 61 milliards de dollars de cash, soit deux fois la valeur boursière de Vivendi, Apple 117 milliards de dollars, Facebook 10 milliards et Amazon 5 milliards. Ces plateformes vendent des produits, des façons de consommer, des façons d’être. Elles diffusent aussi instantanément et à l’échelle du globe des produits culturels. Nous pensons que Vivendi est bien placé pour capter la croissance générée par ce nouvel écosystème numérique ».

Faudra-t-il compter bientôt Vivendi parmi les géants du Web que sont Google, Apple, Facebook et Amazon ?

Laisser un commentaire